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La Dolce Vita

Réalisateur : Federico Fellini

Acteurs : Marcello Mastroianni, Anita Ekberg, Anouk Aimée, etc.

Année : 1960

Durée : 2h40

Projection au ciné-club : le 6 novembre 2012


Analyse du film


La Dolce Vita, date de 1960. Il constitue un film charnière dans l'oeuvre du réalisateur italien : suivant ses trois œuvres néoréalistes que sont La Strada ( 1954 ), Il Bidone ( 1955 ) et Les nuits de Cabiria ( 1956 ) et précédant les œuvres plus emblématiques, et qui incarneront bien plus ce qui a été caractérisé comme étant le style fellinien telles que Le Satiricon ( 1969 ) et le Casanova ( 1976 ).

Parlons rapidement du contexte historique de ce film : héritière du Plan Marshall, et libérée du fascisme, nous sommes face à une Italie qui connait une ascension industrielle. Le consumérisme entrainera alors un rejet des valeurs et une perte de stabilité sociale et spirituelle, l'argent se trouvant alors la clé de voute de bon nombre de milieux : c'est dans ce contexte que la Dolce vita est réalisée.

La Dolce vita initie donc ce qui a été bien souvent appelé le baroque Fellinien : caractérisé ici notamment par les personnages ambigus et bien souvent dérangeant puisque de diverses facettes. La nouvelle esthétique fellinienne dépend aussi certainement de la limite franchie entre les distinctions que l'on pourrait définir comme relevant de la temporalité : distinction difficile à effectuer entre le monde réel et le rêve, le fantasme et la réalité.A travers ce film, c'est le consumérisme montant des années 50 en Italie que Fellini tente d'approcher. Le personnage principal qu'incarne Marcello Mastroiani est en certain sens un alter ego pour le réalisateur : Il met alors en scène Marcello, écrivain raté en pleine crise artistique, qui, de scène en scène, se trouve entouré de diverses figures comme des paparazzi, des aristocrates et des stars. Fellini, par sa technique cinématographique - le caractère particulier de la trame du film constitué d'un ensemble de petites scénettes- , tente de mettre en valeur l'inconsistance du monde, mais également la vanité de la construction des relations sociales. Nous aborderons donc à partir de ce film plusieurs thématiques, tournant autour de l'absence de monde stable inhérent à l'intrigue.

 

Pour recouper avec le thème qui nous importe ici, c'est à dire la question de la fin du monde, il faudra tout d'abord s'arrêter sur la période artistique qui caractérise Fellini : ( je le cite ici ) :

«  Si tout cela n'est pas inscrit dans un ordre mathématique il est facile de s'imaginer qu'il n'y aurait pas de film. Et cette précision doit être d'autant plus rigoureuse qu'il s'agit d'une entreprise qui met en jeu l'imaginaire et l'inconnu. Cela dit, précision mathématique ne veut pas dire schéma mort. Un film est une réalité vivante : on doit tour à tour obéir à ce qu'il commande, tour à tour le ramener à la rigueur interne qui est la sienne. Je ne voudrais pas faire de la mystique avec mon travail, mais je voudrais dire que mon système est de ne pas avoir de système : je vais à une histoire pour savoir ce qu'elle va me raconter ». Ces mots de Fellini permettent donc de comprendre un peu mieux pourquoi La Dolce Vita, produit ce sentiment de décousu : comme si la trame générale reposait sur un ensemble de petites scènettes, les différentes aventure de Marcello. Le film n'est donc pas conçu selon une structure linéaire, où les caractéristiques psychologiques, ou encore les déterminations de chaque personnages guideraient la trame : en ce sens, la mondanéité du film est sans cesse retravaillée par l'ambiance de chaque scène. Je pense particulièrement à la première scène : il semble que ce qui importe ce n'est pas les traits spécifiques de caractère de Marcello, mais bien plutôt cette sensation aérienne, cette légèreté, le bonheur de survoler le monde. Soulignons maintenant le caractère ambivalent de cette œuvre, caractère ambivalent pouvant se lire suivant plusieurs couches d'analyse :

Parlons d'abord un peu de l'originalité du personnage Felinnien : il apparaît à travers des figures disgracieuses telles que les Aristocrates ici. En ce sens, Fellini recherche en quelque sorte pour marque de fabrique pourrions nous dire, ces personnages hors normes, qui semblent bien souvent relever de personnages imaginés, rêvés. Jouant donc sur l'ambivalence, il tente de rompre avec des catégories que l'on pourrait nommer morales, tel que le bien ou le mal ou encore le beau et le laid. On a donc affaire dans ce film à l'ambivalence de personnages qui, formés à partir de combinatoires, nourrissent un sentiment constant d'étrangeté : de Steiner aux Aristocrates invoquant les esprits, on ne comprends plus quel est le parti pris du réalisateur. En jouant ainsi avec l'ambivalence, c'est comme si la stabilité du statut du personnage n'était plus possible : Steiner nous fait passer de la douceur à l'horreur, Marcello de la sympathie ( lorsqu'il se trouve en compagnie de Magdalena ou de Sylvia ) au dégout ( pensons à son attitude vis à vis d' Emma) . En rompant donc avec la stabilité du personnage, c'est les catégories morales du spectateur qui se trouvent désarçonnées : comme si l'instabilité du monde des joueurs que sont les acteurs contaminaient la possibilité de les figer dans une essence qui les caractériserait et donc sympathiser ou non avec l'un ou l'autre. Une fois Emma apparaît comme manipulée par Marcello, une autre l'on se sent envahit par la réelle légèreté amoureuse que Marcello n'arrive pas à combattre.

Nous pourrions même aller jusqu'à dire que dans ce film, le monde est absent. Le monde au sens de la réalité éveillée, à tel point que c'est bien plutôt le rêve qui serait le modèle à suivre. Rêve caractérisé par une temporalité qui ne peut être figée, découpée. Dans cette perspective, les journalistes constituent une figure caractéristique : en tentant à chaque fois de figer les événements à l'aide de leurs appareils photos, ils incarneraient l'image de la mort que Marcello essaie d'ailleurs d'éloigner à chaque fois qu'il est accompagné, démarche étrange puisqu'il est lui même du métier. La mort est retranscrite par l'instantanéité de l'image figée alors que le seul échappatoire pour Marcello serait la persistance dans cette aventure qui prend la forme d'un rêve sans fin. C'est encore donc par l'ambivalence que l'absence de monde stable peut être possible. Il n'y aurait pas de possibilité de se sauver de l'inconsistance du monde à l'intérieur du monde lui même. Pour appréhender cette absence d'habitation possible dans le monde pour Marcello, c'est plusieurs choses qu'il faut étudier ici :

  • Tout d'abord le personnage de Steiner, ou l'amitié naissante de Marcello : pensons à la scène où Steiner lui présente ses beaux enfants, son intérieur chaleureux et sa petite vie stable et qui apparaît douce aux yeux du personnage principal. Une discussion a lieu entre les deux hommes sur le balcon : Steiner lui avouant que c'est le calme, la paix et la stabilité qui peut parfois être destructrice. Je cite :

Marcello : «  Je devrais changer de cadre, ta maison est un refuge. »

Steiner : « Mieux vaut une vie difficile qu'un existence protégée par une société organisée où tout est prévu, parfait. Cette tranquillité me pèse, c'est la paix qui me fait peur. J'ai l'impression qu'elle cache l'enfer. Il faut vivre en dehors du temps, de la société, dans l'harmonie d'une œuvre d'art. »

Peu après, on apprends que Steiner s'est suicidé et qu'il a tué ses deux enfants. On aurait pu penser auparavant que c'était la débauche et l'instabilité de Marcello qui se trouvait être la cause de sa perte, mais le thème de l'habitation, de la construction de la stabilité au quotidien est lui aussi discrédité par le suicide de cet homme. Aucune alternative n'est donc tenable.

  • La seconde chose sur laquelle il s'agit de s'arrêter ici est un thème majeur du film : la relation de Marcello à l'altérité et plus particulièrement aux différentes femmes qui l'entourent. Nous ne pouvons pas ne pas évoquer ici la scène de la fontaine de trévi, scène devenue classique au cinéma. C'est par l'enchainement des maitresses que Marcello se positionne dans ses relations amoureuses. Emma, sa compagne, consciente de l'attitude de son compagnon et désarçonnée ( elle tente de se suicider ), apparaît pour lui comme un poids, il précise souvent que la monotonie du couple n'est pas ce à quoi aspire un homme comme lui. De Magdalena à la star anglaise Sylvia, c'est face à ce qu'il ne peut pas saisir que son inclination opère. Pensons simplement à la scène du bal avec la star anglaise, passif, il s'obstine à la suivre, perturbé face à l'incompréhensibilité de cette jeune femme. L'autre ne serait alors ici qu'une possibilité temporaire d'échapper à l'inconsistance du monde. Toujours-déjà trop apprivoisée, c'est rapidement vers une autre femme qu'il faudra se tourner.

Ce qui est sur, c'est que par l'ambivalence de Fellini vis à vis des questions morales, il n'est pas possible de postuler une quelconque maxime que Marcello pourrait suivre afin de ne pas sombrer dans ce monde qui se délite. La dernière scène se trouve être plutot énigmatique : à la sortie de l'orgie dans la villa, orgie qui suit le suicide de Steiner, les protagonistes se trouvent sur la plage, face à un monstre marin. L'un des personnages dit alors : «  Le matin je me sens comme une soif de pureté, un besoin d’être seul ; j’ai l’impression de devoir faire pénitence. L’ennui c’est que plus il y en a qui se repentent, plus il en revient d’autres. Si ça continue comme ça, dans cinq ans ce sera la dépravation complète. Vous avez vu son œil, on dirait qu'il nous regarde ». Le film se clôt tout de même, comme il s'est ouvert ( la statue du christ transportée en hélicoptère ), par une allusion moralo-religieuse. Reste encore à interpréter la présence de la jeune femme du restaurant qui essaie de communiquer en vain avec Marcello : il semblerait que cette jeune femme incarne précisément la possibilité de la pureté, dans un monde qui, comme nous l'avons montré, se délite. Jamais impliquée , mais toujours rompant avec le monde par son Visage qui initierait alors la dernière possibilité d'une altérité irréductible aux alternatives d'action au sein même de la persistance dans l'existence, c'est comme si par cette apparition qui semble se mouvoir en manifestation d'une ouverture, d'un autrement tranchant avec l'absurdité de la situation, Fellini voulait signifier la lueur d'un sens logé non pas dans l'alternative de l'action, mais bien dans l'accueil du non réductible : de l'humain ? A tel point que la scène finale nous présente un Marcello désarçonné par cette jeune femme tant énigmatique que fascinante.

 

Par Karen Sigu

 


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