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Docteur Folamour

Réalisateur : Stanley Kubrick

Acteurs : Peter Sellers, Sterling Hayden, George C. Scott, etc.

Année : 1964

Durée : 1h

Projection au ciné-club : le 5 février 2013


I. Quelques éléments biographiques et filmographiques

     Stanley Kubrick naît à New York, dans le Bronx, le 26 juillet 1928, dans une famille juive originaire d'Europe centrale. C'est un cancre, mis à part en physique, matière qui le passionne. Cette passion pour la physique est à noter pour le visionnage du film de ce soir, dont le sujet est la bombe atomique (Kubrick a en effet compulsé pendant plus d'un an demi des ouvrages sur la physique nucléaire avant d'écrire le scénario de son film) mais il faut aussi insister sur les trois autres passions qui ont occupées son enfance et qui ne l'ont jamais quitté : le jazz, la photographie et les échecs. Ces trois passions ont autant d'importance pour la compréhension de Docteur Folamour que pour son œuvre en général. Le jazz (petit, Kubrick voulait devenir batteur), lui donne le sens de la musique et lui permet de travailler lui-même les bandes son de ses films. Les échecs, passion qui lui a été transmise par son père, lui donnent le sens de la logique et de la stratégie (ses scénarios, et c'est tout particulièrement le cas de celui de Docteur Folamour, se distinguent par leur rigueur implacable et par le fait qu'ils développent une logique militaire, par le fait qu'ils mettent en opposition différentes forces en présence). La photographie enfin, passion encore stimulée par son père qui lui offre, pour l'anniversaire de ses treize ans, un appareil photo Graphlex, lui apprend le sens du cadrage, le goût du travail sur l'image, du travail formel sur celle-ci, lui donne sa vocation de cinéaste et lui permet de vivre jusqu'à ce qu'il puisse commencer, un peu par hasard, à faire des films.

     En effet, Kubrick, après ses études secondaires, ne peut pas rentrer à l'université à cause de ses résultats médiocres mais pendant son lycée, il avait beaucoup pratiqué la photographie dans les rues de New York et avait réussi à vendre plusieurs reportages photographiques à un magazine important, Look. En sortant du lycée, Kubrick réussit à s'y faire embaucher et il s'inscrit aux cours du soir du City College de New York avec l'espoir de rentrer un jour à l'université. Il vit comme ça pendant plusieurs années en devenant l'un des meilleurs photographes du magazine pour lequel il travaille dans lequel il manifeste déjà un goût de l'indépendance et de la recherche formelle. Il lit beaucoup en autodidacte, toutes sortes de livres, touchant toutes sortes de domaines du savoir, il voit énormément de films, au musée d'art moderne de New York et il joue beaucoup aux échecs, devenant l'un des meilleurs spécialistes de la ville. En 1950, il rencontre Alexander Singer, un ancien camarade de classe, qui lui propose de se lancer dans la réalisation. Singer travaille comme garçon de bureau pour une série d'actualités cinématographiques, March of time et propose à ses patrons de réaliser des films documentaires pour dix fois moins d'argent que les cinéastes employés par la maison de production. Ils réalisent ensemble un premier court-métrage documentaire qui n'est pas accepté pas March of time mais qu'ils réussissent à vendre à la RKO. Kubrick tourne seul un second court-métrage qu'il réussit à vendre pour un bon prix à la RKO. Il décide, avec l'argent qu'il a gagné et des fonds prêté par des parents et des amis (en tout neuf mille dollars), de tourner son premier long-métrage, un film noir, Fear and desire. Il le tourne près de Los Angeles avec des moyens dérisoires et, comme acteurs, des parents ou des amis encore une fois. Il est à tout les postes, derrière la caméra, au montage, etc. Les grandes compagnies refusent le film et il est finalement distribué par Joseph Burstyn (l'un des premiers à introduire aux états-unis l'idée et la pratique du cinéma d'art et essai) dans une salle new-yorkaise. Les critiques remarquent le film, ce qui l'incite à tourner un second film noir, selon le même mode de financement (mais avec cette fois un peu plus d'argent, le baiser du tueur) , le film est encore remarqué par les critiques mais ne le fait pas rentrer dans ses frais, pire, il l'endette. C'est encore son ami d'enfance, Singer, qui va donner une impulsion à sa carrière. Il lui fait rencontrer l'un de ses amis, James Harris, fils de producteur qui souhaite monter sa propre maison de production et qui cherche un jeune cinéaste talentueux pour se lancer. Singer lui fait voir le baiser du tueur, Harris est convaincu. Kubrick et Harris fondent ensemble, à vingt-six ans, la Harris-Kubrick Pictures, et ils font ensemble un nouveau film noir Kubrick, l'Ultime razzia. Il tournent encore ensemble, à Munich, les Sentiers de la gloire, grand film anti-militariste sur la guerre de 1914-1918. En 1960, Kirk Douglas, son acteur principal dans les sentiers de la gloire, lui propose de reprendre le tournage de Spartacus abandonné par Anthony Mann. Spartacus, même s'il est considéré comme un film réussi, est une sorte de traumatisme pour Kubrick qui, pour la première fois, n'a pas les mains libres et dirige un projet dont il n'est pas à l'origine. Il retrouve donc Harris pour tourner Lolita, dont le scénario est tiré du roman de Nabokov. Les pressions des ligues morales américaines et de meilleures possibilités de financement le poussent à partir tourner le film en Angletterre. Lolita est aujourd'hui considéré comme un grand film raté de Kubrick mais, à l'époque, il a un énorme succès, il rapporte beaucoup d'argent. Ce succès commercial lui permet de signer un contrat avec la MGM qui lui donne une grande indépendance financière. A partir de là, il s'installe définitivement en Angleterre même s'il tourne aussi ailleurs et se sépare de Harris pour produire lui-même tous ses autres films jusqu'à Eyes Wide Shut jusqu'à eyes Wide Shut qui sort peu de temps après sa mort en 1999. Il transforme sa maison en studios de tournage, de montage et en boîte de production. Il se consacre entièrement à son travail avec pour but de devenir un artiste à part entière, ce qui n'est pas évident quand on fait du cinéma. Pour pouvoir s'exprimer librement, il maîtrise tous les aspects de la création de ses films en se débarrassant au maximum des contraintes financières et techniques. Il a, toute sa vie, la hantise d'être dominé par l'argent et la technique (hantise qui se ressent dans docteur Folamour) ; que quelque chose lui échappe.

 

a. Place de Dr Folamour dans l’œuvre de Kubrick

     Docteur Folamour suit Lolita de deux ans. Il semble que les deux films n'aient rien en commun. Pourtant , l'aspect électrique et érotique, la réflexion sur les liens entre le sexe et la mort semblent s'y retrouver. Cette interrogation sur les liens qui unissent Eros et Thanatos semble en fait traverser toute l’œuvre de Kubrick, c'est l'un des aspects qui semblent y produire une unité. On peut dire que Kubrick est un grand cinéaste de la pulsion de mort et à ce titre, Docteur Folamour y trouve une place majeure. Mais c'est aussi le premier film de ce que l'on appelle la trilogie futuriste de Kubrick dans laquelle suivent chronologiquement 2001, Odyssée de l'espace et Orange mécanique.

 

b. Conditions de tournage

     Kubrick a eu, pour les raisons que nous avons déjà mentionnées, les mains complètement libres pour le tournage de Docteur Folamour. Le film est tourné en Angleterre, comme Lolita. La seule chose qui a posé problème à Kubrick, c'est la direction de Georges C Scott (qui joue le général Turgidson), acteur connu pour son ego sur-dimensionné. Et c'est encore l'une de ses passions de jeunesse qui a permis à Kubrick de se faire respecter de Scott. Scott se disait en effet très fort aux échecs. Kubrick lui proposa de jouer entre les prises, sur le plateau, et le battit quasiment à chaque partie, obtenant par là son admiration.

 

c Contexte de sortie

     Le contexte de sortie de Docteur Folamour a une extrême importance pour sa bonne compréhension. Le film se présente comme un film d'anticipation qui anticipe une situation censée advenir dans un futur très proche. Cette situation n'est autre que l'une des fins possibles de ce que les historiens appellent la seconde phase de la guerre froide. La première phase, qui va de 1945 à 1955 est celle qu'ils appellent « Phase de constitution des deux blocs » : l'Urss et les états-unis construisent leur empire et les états-unis ont une bonne longueur d'avance en ce qui concerne l'armement nucléaire. La deuxième phase dont Docteur Folamour se veut être la conclusion, va de 1956 à 1963, les historiens la nomment « Le face à face des empires » : chacun des deux blocs a l'arsenal nucléaire suffisant pour détruire l'autre, ce qui donne lieu à un équilibre instable ponctué de crises, dont la crise des missiles de Cuba est la plus célèbre. Les dirigeants et les populations des deux camps sont dans un état de tension extrême, dans une paranoïa collective, la fin du monde peut se produire de manière plausible à n'importe quel moment. Dans ce contexte, le scénario du film de Kubrick apparaît comme plausible (d'ailleurs, la « Doomsday machine », la machine du jugement dernier, dont il est en question dans le film, a véritablement fait l'objet d'un projet de recherche des scientifiques soviétiques). L'angoisse de le folie ou de l'irresponsabilité des individus qui sont en charge de l'arsenal nucléaire est partagée par tout le monde. Kubrick part de cela et se demande ce qu'il se passerait si un membre de l'état-major de l'un des deux camps sombrait dans la psychose. Le film va donc avoir une fonction de décharge d'angoisse. Il faut d'ailleurs rappeler que son sous-titre est : « Comment j'ai appris à aimer la bombe et à ne plus m'en faire ». Le film est conçu par Kubrick comme une vaste farce qui va permettre de conjurer une angoisse que toute la population ressent intensément.

En ce qui concerne le contexte, il faut encore noter que la fin du film a du être modifiée par Kubrick peu avant sa sortie en raison d'un événement important : l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. En effet, la fin du film prévoyait un entartage du président américain joué par Peter Sellers et la sortie du film était prévue pour janvier 1964 alors que L'assassinat de Kennedy eut lieu fin novembre 1963. La production a alors jugé indécent de conserver cette fin.

 

d. Réception publique et critique

Le film est un grand succès public mais je n'ai pas pu obtenir d'informations sur les impressions des spectateurs. Ce qui est sûr, c'est que le public a aimé le film mais il semble qu'il l'ait aussi mis mal à l'aise. Les critiques françaises expriment bien ce mélange d'admiration et de malaise. Les critiques soulignent l'aspect éprouvant du visionnage du film. La conjuration de l'angoisse va un peu trop loin et heureusement que le film présente des aspects totalement délirants, pour faire passer un peu la pilule. Leurs textes font penser à ceux qui ont suivis To be or not to be de Lubitsch, autre farce grinçante sur un sujet angoissant, le nazisme (nous l'avons passée l'an dernier pour ceux qui étaient là). Un passage de la critique du Canard enchaîné synthétise assez bien ce qui a été dit sur le film : « c'est un film terrible, effrayant, admirable, qui serait difficilement supportable s'il ne s'y mêlait un humour et des pointes comiques faisant avaler cette pilule amère ».

 

e. Quelques pistes avant le visionnage

Essayez de faire attention à tout ce qui relève, dans le film, de la folie et de ses rapports avec le sexe, la violence et la mort en essayant de donner tout son sens, cette fois-ci, non plus au sous-titre mais au titre lui-même, Docteur Folamour ou plutôt Docteur étrange amour.

 

II. Ébauche d'analyse

Dr Folamour semble mettre en scène dans la fiction le combat final entre la pulsion de vie et la pulsion de mort qu'il prophétisait à la fin de Malaise dans la civilisation à la fin du Malaise dans la culture. Freud y conclut en effet cet ouvrage par ces mots : « La question décisive pour le destin de l'espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement. A cet égard, l'époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu'avec l'aide de ces dernières il leur est facile de s'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fonds d'angoisse. Et maintenant il faut s'attendre à ce que l'autre des deux puissances célèstes », l'Eros éternel, fasse un effort pour s'affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l'isssue ? ». Avec Dr Folamour, Kubrick semble répondre à Freud et présumer de l'issue : il met en scène la victoire totale de la pulsion de mort sur la pulsion de vie, la victoire de Thanatos sur Eros, la domination totale d'Eros par Thanatos.

On peut, pour éclaircir cela, reprendre rapidement quelques éléments de la théorie freudienne de la lutte entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans Au-delà du principe de plaisir, texte de 1920, Freud évoque pour la première fois la pulsion de mort qui prendra place dans sa métapsychologie future à côté ou plutôt en face de la pulsion de vie qui, auparavant, y régnait seul. (On peut noter au passage, pour ceux qui ont vu le film de David Cronenberg sur Freud et Jung, que l'intuition du concept freudien de pulsion de mort vient de Sabina Spielrein, la patiente hystérique de Jung qui est au centre du film). Pour présenter les choses simplement et même très schématiquement, on peut dire qu'à partir de ce moment, Freud va penser l'être humain (et tout être vivant en général) comme étant régie par deux pulsions fondamentales : la pulsion de mort qui concerne d'abord celui qui l'éprouve, qui le pousse à retourner à l'état de repos, c'est-à-dire à mourir et la pulsion de vie, qui le pousse à se reproduire et à former des ensembles humains de plus en plus vastes. La société humaine s'est construite, selon Freud, grâce à une domination de Thanatos par Eros. Les deux pulsions peuvent en effet se servir l'une de l'autre. Eros s'est donc servi de Thanatos pour combattre la nécessité, pour faire violence à la nature et construire des ensembles humains de plus en plus vastes grâce à l'utilisation de la technique. Mais Thanatos a aussi souvent dominée Eros pour atteindre ses propres fins, dans le sadisme par exemple, qui se sert de la pulsion sexuelle pour faire violence à autrui. Ce sadisme a existé dans des pratiques sexuelles privées mais aussi à l'échelle de la société, dans des guerres sanglantes par exemple.

La société capitaliste, par le stade de développement technique qu'elle a atteinte et par la frustration pulsionnelle qu'elle impose à la majorité des individus risque, selon Freud, de connaître un déchaînement généralisé de la pulsion de mort. Kubrick semble tenter de montrer ce déchaînement dans son film. En effet, les personnages de Dr Folamour semblent excités par la fin du monde à laquelle ils assistent. Il semblerait que chez eux, la pulsion sexuelle soit sominée par la pulsion de mort. La plupart manifestent un érotisme morbide. Enfin, pas tous mais ceux des personnages principaux qui sont en contact avec la bombe et que celle-ci excitent.

 

Par Guillaume Méjat


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