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Week-end

Réalisateur : Jean-Luc Godard

Acteurs :  Mireille Darc, Jean Yanne, Jean-Pierre Kalfon , etc.

Année : 1967

Durée : 1h45

Projection au ciné-club : le 2 octobre 2012

 

I. Vie et œuvre de Jean-Luc Godard

Godard naît à Paris en 1930, dans une famille bourgeoise franco-suisse. Il fait son primaire et son collège en suisse puis est envoyé par ses parents à Paris, chez des cousins, pour y faire son lycée. Après son bac, il s'inscrit en licence d'anthropologie à la Sorbonne mais ne va jamais en cours, il passe son temps dans les ciné-clubs du quartier latin. Alors c'est un type très solitaire, un peu bizarre, un peu autiste, en rupture avec son milieu (il vole beaucoup pour se payer ses séances de cinéma, son père le fait interner en Suisse pour cela, alors qu'il a 17 ans et il continuera à le faire, il a des tendances cleptomanes). Dans ces ciné-clubs, il rencontre André Bazin, l'un des premiers critiques de cinéma français et l'un des premiers critiques de cinéma tout-court car la critique est née en France. Il rencontre également François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette et Eric Rohmer, qui passent aussi tout leur temps au cinéma. Ensemble, ils cherchent à publier des critiques de film. Ils veulent rompre avec un classicisme français né dans les années 30 et dont le modèle est le cinéma de Marcel Carné. C'est un cinéma dont ils pensent qu'il a fait son temps, qu'il a été vivant à une époque mais qu'il ne colle plus à la réalité, qu'il ressasse des vieux clichés, qu'il est figé, qu'il manque de mouvement. Bazin, dont nous venons de parler, est leur maître. En 1951, il fonde les cahiers du cinéma, Godard et ses amis y publient des critiques. Ils ont tous très vite envie de passer à la réalisation de films. D'autres jeunes cinéastes s'agrègent au groupe. Godard tarde à arriver à la réalisation. Il a, comme les autres, des problèmes de financement et, en plus, il est un peu bloqué. En 1955, il part en suisse pour travailler sur un barrage afin de gagner l'argent nécessaire à faire un film documentaire sur ce barrage. Il arrive à réaliser ensuite des courts métrages. Il écrit toujours beaucoup et en en 1959, Georges de Beauregard, producteur emblématique de la nouvelle vague, accepte de lui confier la réalisation d'un long-métrage à partir d'un scénario de Truffaut : A bout de souffle. On peut dire que la démarche de Godard est déjà tout entière présente dans ce premier film. Pour le dire très simplement, on peut dire que le cinéma de Godard est un cinéma réflexif, un cinéma qui se pense lui-même. Godard dit d'ailleurs qu'il veut faire des films qui soient à la fois « l'art et la théorie de l'art ». Cette réflexion sur le cinéma par le cinéma est le prolongement de la réflexion qu'il a menée dans son travail de critique. Déjà, dans ces critiques, il y a l'idée que le cinéma doit coller à la vie, dire la vie. Or, selon lui, la vie moderne est essentiellement discontinue, chose que le cinéma a tendance à nier en se faisant oublier, en racontant des histoires de manière apparemment linéaire. Il faut donc réinjecter dans le cinéma la discontinuité propre à cette vie moderne que Godard pense comme atomisante, discontinuité qui est d'ailleurs l'essence du cinéma. Godard pointe le caractère idéologique du cinéma. C'est ce qu'il appelle un miroir, un miroir qui déforme la vie, qui la fait passer pour continue par les artifices du montage qui jouent sur une caractéristique de l’œil humain : la persistance rétinienne (il dira d'ailleurs souvent : le cinéma c'est 24 images par secondes). Et donc, pour que le cinéma ait une chance de coller à cette vie, il faut d'abord le déconstruire, en révéler la structure, supprimer son caractère hypnotisant et rendre le spectateur actif. Il essaie donc de tout faire pour que le spectateur n'oublie jamais qu'il se trouve devant un film et que l'image qu'il a devant les yeux n'est pas « une image juste mais juste une image ». Il faut donc que le film soit en quelque sorte mal fait. C'est pour cela que ses films sont truffés de choses qui sont proscrites par le cinéma classique (le cinéma hollywoodien classique et finalement la plupart des films que nous avons l'habitude de voir encore aujourd'hui) : faux raccords, ellipses absurdes, les acteurs surjouent, l'histoire ne tient pas debout, quand il y en a une, collage, décalage entre le son et l'image, utilisation des couleurs primaires pour que le film se rapproche de la peinture. Cette démarche est, comme nous l'avons dit, déjà présente dans A bout de souffle, bien que ce film conserve une sorte de trame narrative. Godard ne va pas cesser de se radicaliser dans les films qui vont suivre, avec peut-être une sorte de retour au classicisme dans le Mépris et A bout de souffle inaugure une période très féconde pour lui. Pendant cinq ans, il tourne au moins deux long-métrages par an. On a l'impression qu'il essaie de rattraper le temps perdu et cela finalement à tous les niveaux. En effet, il rencontre Anna Karina, une actrice, un peu après le tournage d’À bout de Souffle, c'est son premier amour, il la fait jouer dans la plupart de ses films. La plupart de ses films mettent en scène un couple dont les membres n'arrivent pas à se comprendre, Godard s'identifie toujours au personnage masculin. On a l'impression qu'il se cherche en même temps qu'il fait une recherche sur le cinéma. Ce qu'il cherche en fait, ce sont des unités perdues par le monde moderne, un monde qui sépare en faisant croire qu'il relie et qu'il rassemble. Ces unités perdues, elles sont au nombre de trois : celle du couple, comme nous venons de le dire, celle de l'harmonie grecque de l'homme avec la nature, celle de l'individu avec lui-même (les personnages des films de Godard ne se reconnaissent pas dans leur image et celle des individus entre eux. Du coup, si on essaie de résumer la démarche de Godard à ses débuts, on pourrait dire qu'il essaie de faire apparaître la discontinuité de la vie moderne en déconstruisant l'art qui est le plus apte à la masquer tout en essayant de réarranger les fragments issus de cette déconstruction de manière à retrouver un ordre. Pendant ces cinq ans, il fait donc des films très violents car ils mettent tout en pièces mais aussi très lyriques et poétiques. Ces films témoignent d'une impatience, d'une volonté de vivre librement à tout prix. Godard semble croire aux pouvoirs de l'art et de l'artiste. Il faut noter à ce sujet qu'il a défendu pendant ces années là la politique des auteurs au sein des cahiers du cinéma, politique qui visait à faire des cinéastes des artistes à part entière.

 

II. Place de Week-end dans l’œuvre

Cette croyance aux pouvoirs de l'artiste, Godard semble l'avoir abandonné quand il tourne Week-end. Ce film semble, en effet, clore définitivement la première période de son œuvre. Il date de 1967 et depuis 1965, année de sa rupture avec Anna Karina, ses films vont devenir de plus en plus sombres. Avec week-end, Godard atteint des sommets dans le noir. Il ne s'identifie plus à aucun personnage, il les méprise et les hait tous, mis à part quelques uns mais en tant qu'ils font partie d'une classe (la classe ouvrière) ou d'un mouvement. Le film est excessivement méchant. Godard le conçoit comme une satire dans le style de la revue Hara Kiri en beaucoup plus violent. Il semble aussi le penser comme son Ange exterminateur. L'ange exterminateur est un film de Luis Bunuel, cinéaste surréaliste, dans lequel celui-ci exprime toute sa haine de la bourgeoisie, il fait souffrir avec plaisir tous les personnages bourgeois de son film et cherche à montrer que sous le vernis cultivé et distingué de la classe bourgeoise se cache la pire des violences. De même Godard essaie de révéler ce qui se cache sous les aspects rassurants du monde bourgeois. Le titre du film pourrait en effet faire penser à quelque chose de léger et de divertissant, le week-end étant le symbole du bien-être et du confort promis par la société des loisirs. Les acteurs à l'affiche, Jean Yanne et Mireille Darc, pourraient faire penser à une comédie franchouillarde. Mais il n'en est rien, Godard transforme ce week-end en horreur absolu, en un chaos dans lequel chaque individu est guidé par son intérêt personnel, où les moyens de communication séparent les hommes au lieu de les rassembler (l'automobile, élément central du film, est rendue immobile par Godard). C'est comme si Godard avait poussé à bout l'aspect chaotique de ses films précédents en mettant de côté leur aspect lyrique. Le film se veut une image du destin du monde bourgeois laissé à lui-même : la régression à l'état de nature. C'est donc un film sur la fin du monde conçue comme régression à la sauvagerie. Mais, comme nous l'avons dit, Godard ne hait pas tous les personnages de ce film. Il fait parler les ouvriers alors que dans ses premiers films ceux-ci n'avaient pas beaucoup de place et il semble voir positivement les révolutionnaires présents dans le film qui, malgré leur violence extrême, semblent être porteurs d'un monde nouveau (Godard leur fait dire : « on ne peut dépasser l'horreur de la bourgeoisie que par plus d'horreur encore). Son espoir a donc changé de nature. L'espoir qu'il plaçait dans l'art, il le place désormais dans la politique. En effet, après ce film, Godard décidera de devenir un cinéaste militant et de s'effacer en tant qu'artiste. Il deviendra maoiste et tentera de faire parler la classe qui seule pourra, selon lui, changer le monde. Il faut noter d'ailleurs que le tournage de Week-end s'est déroulé peu de temps après la création des groupes Medvedkine à Besançon par Chris Marker mais aussi Godard. Ce film fait donc la charnière entre la première période plus personnelle de l’œuvre de Godard et cette période militante pendant laquelle il va essayer de se faire oublier en tant qu'artiste.

Par Guillaume Méjat

 


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